La gouvernance de la proximité temporaire : l’histoire du cinéma forain et la maintenance industrielle. Arnaud Lemarchand - Cerene


Le but de cette communication est d’étudier l’organisation et les fonctions de la proximité temporaire à travers deux exemples qui mettent en lumière l’importance de la gouvernance des réseaux de travailleurs mobiles. On présentera tout d’abord les modalités de diffusion du cinématographe à ses débuts (1895-1915) par les marchands forains. Cette TIC de la belle époque eut en effet des difficultés à se diffuser de façon sédentaire. Le réseau forain a servi de milieu innovateur pour le cinématographe. Au sein de ce réseau seront montrés les premiers films qui permettront à la production de se développer, alors qu’il n’y avait pas de salles permanentes.

Les règles d’échanges, la location, émergeront à cette période, la première éducation du public sera effectué via des proximités temporaires sur les champs de foire. On retrouve des caractéristiques communes aux régions innovatrices alors qu’il n’ y a pas de territoire propre et que les proximités sont temporaires mais fortement organisées par le système des foires. Celui-ci est en effet doté d’une représentation de lui-même de règles de fonctionnement et d’une hiérarchie. Cette structure n’empêche pas pour autant les phases de concurrence individuelle voire de conflits . Les acteurs n’y sont pas sur-déterminés par leur appartenance. D’où la tentatives menées par certains acteurs pour fermer des places centrales aux autres, les tentatives de former des cliques au sein de la communauté foraine, les conflits sur les règles d’attribution des emplacements.

Ce réseau sera menacé, puis marginalisé par celui des salles de cinéma sédentaires , mis en place par les producteurs de films (par exemple Pathé) qui se sont développés grâce au réseau forain. Mais l’hostilité de la société dans son ensemble vis-à-vis des acteurs non sédentaires explique aussi ce retrait. Il y a un problème institutionnel, de gouvernance, dans cette évolution. La disparition de ce mode de diffusion itinérant entraînera celle d’un certain type de films (Méliès). Il se prolongera néanmoins jusqu’aux années soixante en rétrogradant dans la hiérarchie urbaine, en allant dans les villages et continuant la diffusion du cinéma . Ce dispositif provisoire aura eu beaucoup d’effets permanents.

Ensuite on abordera la question du réseau des techniciens de maintenance industrielle itinérants de nos jours via la question du logement, mobile ou de passage, de ces salariés. Ce réseau résulte de la dislocation du fordisme et de l’externalisation de la maintenance industrielle. Pour l’heure , il est furtif, invisible dans les statistiques emploi car l’Insee ignore la variabilité du lieu de travail. C’est un monde du travail mobile qui s’esquisse ici, avec ses salariés à durée indéterminée et ses intérimaires. La distinction travail mobile/travail sédentaire n’est pas la segmentation marché interne marché externe du travail. Cette sphère se développe d’une certaine façon à l’abri des enquêtes statistiques. Mais elle se manifeste notamment à l’occasion des problèmes d’habitat, d’usages des espaces tels les terrains de campings et des conflits avec les municipalités quand à la qualification de ces espaces .

Le logement de ces salariés explicite certaines conditions spatiales du fonctionnement de la maintenance industrielle. Sur cet aspect se pose alors un problème de cadre institutionnel qui questionne la gouvernance de ce réseau. Ces deux phénomènes, habitat et mobilité, peuvent se saisir à plusieurs échelles, départementale, nationale et européenne. Ils renvoient à la dimension spatiale de l’intermittence, celle des intervalles du marché et des systèmes productifs.

La comparaison de ces deux situations permet de saisir dans la longue durée la fragilité de ces réseaux et la permanence des problèmes d’organisation de la proximité temporaire que ce soit dans la diffusion de nouvelles technologies ( le cinéma à ses débuts) ou dans la maintenance d’équipements situés. Il y a notamment difficulté à articuler l’externalité positive engendrée par ces réseaux de contacts temporaires qui peuvent agir comme milieu innovateur ou/et amortisseur, alors que simultanément on leur reproche des externalités négatives, de voisinage par exemple. On procède par l’examen de la presse professionnelle et la réalisation de plusieurs entretiens avec divers acteurs dans plusieurs régions.

1) Introduction

Dans un fameux article de l’encyclopédie, Turgot établit une distinction, qui confine à l’opposition, entre foires et marchés. Les premières sont des moments ” privilégiés ” dans des places précises qui doivent leur prospérité aux contraintes brimant les seconds .La tendance ” naturelle ” des marchés au contraire est de se répandre partout et quotidiennement, pour finalement se dissoudre dans le ” principe de marché ” pour reprendre un concept de Polanyi. L’histoire économique a souvent insisté sur la pertinence des analyses de Turgot, ce qui a eu pour effet de repousser la foire dans l’arrière plan conceptuel et de détourner l’attention des transformations de ce mode d’échange. Même si Braudel notamment a rappelé la permanence dans la longue durée des colporteurs et des marchand ambulants, la foire est restée associée à l’économie d’ancien régime.

Or dès la fin du XIX siècle, le déclin relatif du commerce ambulant a incité ses acteurs à se tourner vers d’autres secteurs comme le divertissement et le spectacle qui avait d’ailleurs toujours été présents dans les foires. Ces manifestations durent pour garder leur attraction économique se tourner résolument vers les nouveautés. En fait, de dispositifs arriérés elles évoluèrent en direction de l’innovation permanente. Et ce d’autant plus que la concurrence d’installations sédentaires s’accentuait. Au moment même où le premier parc d’attractions (Luna Park) ouvrait ses portes à Coney Island, où le machinisme apparaissait dans ce secteur, les foires jouèrent un rôle décisif dans le développement du cinématographe. Cet épisode fournit l’occasion de revenir sur ce mode d’échange, sur ses principes d’organisation et sur la question des acteurs mobiles, itinérants, dans l’économie et la société moderne. Son étude fournit un exemple du rôle des proximités temporaires dans l’économie.

Comparer l’échange et la distribution des premiers films avec le marché du travail peut sembler incongru. Néanmoins l’accent mis sur l’organisation des marchés et sur les acteurs dévoile des passerelles. La dimension spatiale de ces activités constitue un axe de réflexions pour comprendre le fonctionnement concret de l’échange et permet d’envisager une dimension cachée de ces problèmes liée à l’habitat. Produire une analyse et une histoire stylisée de l’évolution du réseau forain et de celui des travailleurs mobiles amène ainsi à revenir sur certains résultats de la théorie socio-économique des réseaux sociaux. Après avoir précisé leurs rôles comme milieu innovateur, on peut réarticuler l’avantage pour certains acteurs à être passeurs entre les ” trous structurels du réseau ” ( Burt 01) , quand cette position n ‘est pas consolidé par l’ancrage territorial et /ou le droit.

2) L’organisation des foires et la diffusion du cinéma :

2-a) un réseau organisé à la recherche de nouveautés.

Le réseau des foires est fortement structuré par des mesures administratives relevant des maires et des préfectures, et par ses acteurs principaux marchands et exploitant d’attractions(les “industriels forains”) d’autre part. Ces derniers disposaient d’une presse, dont l’Industriel Forain, l’Inter-Forain, parmi d’autres, (”Actualité Foraine, La Vie Foraine” etc. ) étaient les principaux fleurons. Il y avait une organisation syndicale corporative et des règles coutumières participant d’une identité collective, celle des “Voyageurs” (de nos jours les gens du voyage).

Le mode d’habitat mobile est l’un des fondements communs de cette identité collective, autant que les modalités d’exercice de la profession, elle aussi dans un cadre mobile. Cependant les forains suivent un parcours dans le réseau des foires et non une errance. Ce réseau est en effet doté d’une représentation de lui-même, d’une carte, de règles de fonctionnement et d’une hiérarchie. Ces règles sont nécessaires pour assurer la coordination d’acteurs se regroupant et se dispersant périodiquement. La presse reflète cette identité : y voisinent articles généraux, techniques, syndicaux, publicités et notices biographiques (de type mariage naissance décès), s’y mêlent donc des considérations domestiques, marchandes et civiques. Sa lecture donne l’impression d’une presse régionale sans frontières autres que celles du réseau et du calendrier des foires.

La proximité organisationnelle prend le pas sur la proximité géographique. Si l’on ajoute à cela que les fabricants de roulottes et de manèges étaient associés au syndicat des forains , on esquisse une intégration du secteur. On est donc en présence d’un réseau d’acteurs partageant un sort commun, une identité culturelle et des règles de coordination autre que le marché, et devant innover. En listant ces traits, on retrouve des caractéristiques communes aux systèmes localisés alors que les proximités sont temporaires quoique fortement organisées. Presque un district marshallien, si ce n’est l’absence de territoire propre, auquel se substitue un ensemble de champs de foire et de lieux de stationnement des roulottes. Ce cas particulier de district déterritorialisé va nous permettre de comprendre le rôle des proximités temporaires organisées d’une part, et celui de la gouvernance, entendue comme enchevêtrement de régulation nationale, locales et industrielles, dans le fonctionnement et l’évolution d’un tel réseau.

2-b) L’attribution des places : des règles internes non stabilisées.

Dans le dispositif de la foire tous les emplacements ne sont pas réputés équivalents : la course aux bonnes places est une constante. Les observateurs extérieurs et intérieurs ont toujours noté qu’à cette occasion la communauté, ou le simple collectif, se dissolvent en intérêts individuels concurrents. C’est un moment périlleux pour l’ensemble donnant matière à litiges et conflits récurrents. On peut constater à cette occasion que les participants de ce réseau ne sont pas sur-déterminés par leur appartenance, conformément aux théories de Granovetter. Le problème se double du ” droit de place ” : le paiement aux Municipalités d’une somme forfaitaire pour occuper un emplacement.

Il y aura hésitations et compétitions entre plusieurs règles locales de placement et de fixation du droit de place, d’où un certain désordre au niveau du réseau dans son ensemble. Les Municipalité échangeaient d’ailleurs des correspondances à ce sujet. En fait trois options étaient possibles . Si le droit de place était fixé à la surface de façon uniforme, indépendamment de la position dans le champ de foire, on pouvait procéder à un tirage au sort pour ranger les forains, ou suivre une règle d’ancienneté, dans ce cas toujours assortie de la possibilité pour la Mairie d’y déroger pour faire entrer une nouveauté. Il y avait parfois allers et retours entre ces deux dispositifs selon les récriminations des forains, car ces règles donnaient lieu à des contestations.

La troisième solution consistait à jouer sur le montant du droit de place en allouant les situations aux enchères montantes. Ce système était censé reposer sur l’évaluation correcte de la valeur de chaque position dans le champ de foire par les forains eux-mêmes. Il était surtout le plus rentable pour les municipalités et régulièrement dénoncé par les syndicats de forains, notamment parce que les prix montaient trop haut. La ” malédiction du vainqueur ” frappait à chaque fois, laissant l’emplacement à ceux prêt à le payer trop cher. Peut-être est ce une mimésis qui faussait le jeu, néanmoins il semble que les enchères étaient instrumentalisées pour fermer notamment les foires de Paris, au risque de ruiner le commerce par leur coût.

Face à ces difficultés, les Mairies pouvaient enfin concéder à des agents privés l’organisation du champ de foire et le placements, solution qui ouvrait la porte aux pots-de-vins et autres pratiques frauduleuses , y compris pour fausser les tirages au sort. Le placier était souvent un baraquier c’est-à-dire un intermédiaire qui construisaient les stands à l’avance, et faisait le lien entre les ambulants et les mairies d’un département. Par leurs liens fixes, il retirait bénéfice du réseau des voyageurs qui n’avaient que des proximités temporaires.

En fait , on touche là au cœur du problème : les forains n’avaient que des titres précaires. Aucune règle de placement ne leur garantissait un droit, les maires pouvaient même annuler une promesse d’emplacements. Comme on l’ a vu, l’ancienneté dans la foire pouvait être remise en cause. Une des conséquences de cette situation était que les forains ne pouvait se prévaloir d’une clientèle propre. Soumis à l’agrément des maires pour pouvoir s’installer, ils ne pouvaient prétendre à une relation de fidélité avec leurs chalands. De fait, ils n’avaient pas de “fonds de commerce “, leur enseignes n’avaient pas de valeurs monnayable et il n’avaient aucune reconnaissance à une valeur incorporelle.

La configuration spatiale interne à la place de marché, au champ de foire, fondait une précarité en raison de sa mobilité, de sa plasticité nécessaire pour faire apparaître les nouveautés aux fondements de leur attractivité du point de vue des maires comme de celui des forains. Les foires, contrairement à celles qu’avait analysé Turgot, n’étaient plus un lieu de privilège, elles étaient toujours un moment d’exception mais cette fois au sens où ses acteurs avaient moins de droit que ceux du principe de marché : les commerçants sédentaires. De fait, les forains n’avaient pas de moyens de contrôler la concurrence. La préférence affichée par le syndicat des forains vers les règles de placement à l’ancienneté, malgré leurs inconvénients, peut se comprendre comme la recherche d’un droit moins arbitraire, embryon de la reconnaissance d’une clientèle.

2-c)Une innovation : Le cinéma forain, de l’attraction au films narratifs.

Les histoires générales du cinéma rappellent souvent en préambule, qu’à l’origine, il fut une attraction sur les champs de foire, mais l’accent mis sur la production de films ou sur les enjeux culturels et artistiques font que cet épisode est évoqué rapidement, même s’il est par ailleurs reconnu comme capital dans les premiers temps de cette invention majeure du XX siècle. Les premiers historiens du cinéma, tels Georges Sadoul, Marcel Lapierre ou Peter Bachlin y consacrèrent des développements. Si l’historiographie du cinéma étudiait avant tout les films, et pas encore les usages socio-économiques, elle n’était pas aveugle sur l’importance des conditions socio-économiques initiales. Néanmoins, le cinéma forain était considéré comme une préhistoire, l’intérêt se portait surtout sur le cinéma institutionnalisé, c’est notamment le cas dans l’étude de Paul Léglise ( 1970) sur l’histoire de la politique du cinéma français.

Depuis un dizaine d’années néanmoins, il y a eu plusieurs études régionales sur le cinéma ambulant ( B.Aurora , O Joos, Lefebvre), publiés dans la revue d’histoire du cinéma 1895, qui ont témoigné de l’importance de ce mode d’exploitation dans la période. Une autre raison invoquée pour passer rapidement sur cet épisode est sa brièveté : la période foraine se serait arrêtée en 1914, en même temps que la firme Méliès disparaissait. Or, il nous semble intéressant de revenir sur cette phase parce qu’elle permet de revenir sur des conditions spatiales de la diffusion de cette innovation d’une part et de faire intervenir le rôle du droit, notamment celui de la loi de 1912 créant un statut de seconde zone pour les mobiles, dont les forains, dans l’évolution des marchés.

Cette disposition n’a pas été jusqu’ici prise en compte dans cette histoire. En outre le cinéma forain, au sens d’ambulant et hors les salles, continua au moins jusque dans les années quatre-vingt dans les campagnes, en fait il y perdure encore sporadiquement, et se prolonge actuellement dans certaines formes festivalières ou spécialisées, comme le cinéma expérimental. Cette persistance suggère que l’exploitation itinérante, si elle n’était pas optimale n’était peut-être pas intrinsèquement condamnée. Le cinéma a déjà été l’objet de réflexions de la part d’économistes : Brian Arthur a utilisé l’exemple d’Hollywood, Laurent Creton a travaillé sur la firme Pathé. Là aussi les travaux des économistes se sont focalisés sur la production de films, nous allons aborder la question de la diffusion de ces films. Mais revenons dans un premier temps sur les circonstances de l’apparition du cinématographe comme attraction foraine.

Rappelons les grandes lignes de cette histoire. Après la première projection de 1895, les frères Lumières déclarèrent que le cinéma était un “art sans avenir”, opinion qui semble avoir été partagée par l’autre inventeur : Edison. Les frères Lumière comme Edison, semblent avoir considéré initialement le cinéma comme un dispositif à finalités familiales (Giraud Thérèse 2001 ) , et n’avaient pas anticipé ses autres usages. Ils étaient davantage préoccupés de vendre des appareils et de la pellicule. Cependant, dès le soir de la première représentation, Georges Méliès eut l’idée de tourner des films et de les produire en tant que spectacles. Après l’acquisition d’une caméra, il tourna donc ses premiers films qu’il vendit à des industriels de la foire du trône.

Très vite, les forains adoptèrent cette nouvelle attraction et la diffusèrent, principalement dans les milieux ouvriers et dans les quartiers industriels des villes. En fait, plusieurs facteurs concoururent à cette adoption du cinématographe par les commerçants ambulants alors qu’il y avait peu de salles spécialisées. Un accident historique tout d’abord, souvent relaté et dont Marcel Lapierre considérait qu’il était l’une des circonstances ayant favorisé l’exploitation ambulante: lors d’une représentation dans une salle fermée, à l’occasion d’un bazar de charité en 1897, un incendie éclata dans le local du cinéma, le sinistre se propagea et il y eut plus de 120 morts.

Ce déboire eut pour conséquence de donner une image dangereuse à cette innovation, et le public préférait y assister dans une tente d’où l’on pouvait sortir aisément, ce qui donna un premier avantage à la diffusion mobile. D’autre part, l’exploitation en salles devait de plier à des règles de sécurité qui augmentait son coût ( Paul Léglise 1970). Au passage, on peut noter que si Brian Arthur a utilisé l’accident historique pour modéliser la localisation ici le même argument joue en faveur de la dispersion.

Les forains quant à eux étaient disposés favorablement à utiliser ce nouveau media puisqu’ils exploitaient déjà depuis longtemps des spectacles de vues animées, lanterne magique, bioscopes ou panoramas (Tom Gunning 2004). Ils baignaient déjà dans une culture des arts visuels. Les villes étaient encore peu ou pas raccordées au réseau électrique, aussi était-il plus facile d’utiliser des groupes électrogènes mobiles, le transport étant rendu possible par le train et une nouvelle invention : la roulotte automobile.

Enfin, le public cultivé goûtait peu la nouvelle invention car les standards culturels du théâtre étaient encore dominants dans la bourgeoisie mais à l’inverse, les ouvriers moins prévenus culturellement contre les séductions de l’image, se montrèrent curieux du cinématographe et ils constituaient déjà le public principal des forains. Des conditions minimales étaient réunies : une culture professionnelle proche, un avantage logistique dans la distribution et un premier public. Le cinématographe complétait les phonographes qui furent eux aussi initialement utilisés dans les foires. On retrouvera le même mode de diffusion dans toute l’Europe (origine de la firme Urban en Angleterre) et aux Etats-Unis (origine de la firme Vitagraph, des Nickelodéons).

Les forains comblent ainsi le fossé entre production et spectateurs, de la même façon qu’ils relient des villes séparées. Ils sont en position d’ “entrepreneurs” au sens littéral, dont R.Burt a montré la pertinence dans l’analyse des réseaux sociaux, et jouent le rôle de maillons cruciaux dans la chaîne qui va de l’invention à l’innovation.

Le réseau forain a ainsi servi de milieu incubateur et innovateur pour le cinématographe. Au sein de ce réseau seront diffusés les premiers films qui permettront à la production de se développer, alors qu’il n’y avait pas de salles permanentes. D’où les actualités “Lumière”, les productions Pathé etc. trouvant là un débouché. Les forains fournirent aussi en partie les premiers opérateurs pour ces actualités filmées, formés à cette nouvelle technique sur les champs de foire. La faiblesse de la production initiale freinait l’exploitation de salles permanentes, qui existaient en petit nombre à Paris et à Lyon.

L’exploitation itinérante était la façon la plus économique de rencontrer un large public, les proximités temporaires avaient l’avantage dans cette phase de lancement. D’autant que les banques furent d’abord réticentes à s’engager dans le cinéma qui avait mauvaise réputation. Financer des salles fixes auraient été trop couteux. Cette première exploitation permit aussi d’achever la mise au point des techniques de projection, encore tremblantes au début.

Les règles d’échanges du cinéma y changeront, elles passeront de la vente , lors de la première phase, à la location des films auprès des producteurs. A l’origine, les forains achetaient les films au mètres, et les revendaient entre eux. C’est un peu fortuitement que l’on essaya la location. Cette dernière convention émergera aussi à cette période dès 1904, avant de devenir dominante entre 1907 et 1909, contre les forains comme on le verra plus loin. La première éducation du public sera effectué via des proximités temporaires sur les champs de foire.

C’est à cette période et via l’entremise des exploitants ambulants que le cinéma devint autre chose qu’un instrument d’éducation, une curiosité scientifique, et parvint à adapter le théâtre et le truquage photographique à son dispositif. Il est d’ailleurs faux d’associer le cinéma forain uniquement au cinéma à “trucs”, comme prolongement de la prestidigitation. On projetait dans les baraques et tentes foraines, d’abord des documentaires (fantaisistes), et des actualités tournées par Pathé et Lumière, avant que Méliès n’invente les féeries (Le voyage dans la lune de 1902) puis des drames inspirés du théâtre.

D’ailleurs Méliès lui-même fut l’inventeur du film à histoire, son style ne se limitait pas aux fantasmagories visuelles. Il fut également l’inventeur du cinéma politique en produisant dès 1900 plusieurs court-métrages sur l’affaire Dreyfus, qui passaient sur les foires. Les forains eux-même tournaient des films, des actualités locales notamment, sur lesquelles on reviendra, et suscitèrent deux genres : Le film de poursuite burlesque ( Urban en Angleterre) , le cinéma tsigane (Antonietto 1984). La presse corporative (Véronneau Pierre 2004), notamment “l’Interforain” et “l’Industriel forain”, furent aussi parmi les premiers organes à commenter les innovations techniques et les films (avec la presse catholique).

La capacité du réseau forain à suivre le goût de la clientèle et à faire circuler l’information à sur les nouveautés fut déterminante. Quand Méliès eut achevé le “Voyage dans la lune” en 1902, il eut d’abord du mal à convaincre les montreurs de l’acheter car le film était plus long que la norme habituelle et particulièrement novateur. Il organisa néanmoins une projection test avec un forain, le succès de cette soirée fut très vite connu. Georges Méliès déclara à ce propos :

“Je n’ai jamais su comment, dans le monde des forains, les nouvelles se propagent avec une rapidité aussi incroyable. Ce qu’il y a de certain c’est que le lendemain tous les forains de France étaient informés du succès triomphal du Voyage dans la lune et que les commandes affluaient de toutes parts”. (cité par Georges Sadoul 1947).

C’est via ce mode de diffusion que les premiers producteurs et notamment la firme Pathé, réalisèrent les bénéfices qui permirent le développement de l’innovation. Ce point est d’autant plus important que ces firmes eurent elles aussi un accès au crédit très limité à leurs débuts, pour les raisons précédemment évoquées, la défiance des banques, alors même que le cinéma est une activité nécessitant des financements préalables (Bachlin 1947).

Ces observations nous conduisent à la formulation d’une première conjecture :

Une innovation peut nécessiter dans sa phase de lancement et de mise au point un réseau mobile organisant des proximités temporaires. Cette phase permet de recueillir des informations encore non codifiées et d’effectuer des apprentissages. Le rôle d’acteurs mobiles entre les trous structurels des réseaux d’échanges est crucial.

Néanmoins à partir de 1905, la firme Pathé s’affirme de plus en plus comme une société rentable et dominant le marché. Sa direction décide le passage à la production de masse ( Le Forestier 2002) , déjà dans une volonté de fermer le marché et d’empêcher l’entrée de nouveaux arrivants. Le secteur semble mûr pour l’exploitation sédentaire qui devient nécessaire pour écouler la production, un réseau de salles fixes commence à se créer.

Rapidement les producteurs de films mettent en place la politique de location de programmes, entre autres raisons pour désengorger le marché, encombrer par les vieilles copies (Bachlin 47, Le Forestier 2002). Elles opèrent via des sociétés de distribution qui ont un monopole, peuvent choisir les exploitants et les forains sont évincés à partir de 1908. On ne leur vendit plus les films, puis on les exclut de la location

En fait, ils descendent dans la hiérarchie urbaine, puisqu’ils vont continuer via des tournées, le cinéma ambulant dans les campagnes, poursuivant ainsi la préparation du public. Dès cette époque, les roulottes automobiles permirent la propagation du cinéma dans les campagnes, de plus en plus indépendamment du calendrier des foires quoique souvent les tourneurs étaient d’anciens forains. Le marché rural était considérable, la majeure partie de la population vivant dans les zones rurales, en 1924 , 6% seulement de la population fréquentait les salles des grandes villes (Christel Taillibert 1996).

En dépouillant la presse foraine, on se rend compte que les tournées continuent longtemps, qu’il y a vente et échanges de films dans le réseau. Le syndicalisme corporatiste inscrit toujours le cinéma forain comme une de ses branches en 1944 et entreprend des démarches pour faire lever l’interdiction de ce mode d’exploitation prononcéesous le régime de Vichy (”La Vie Foraine” 15 décembre 1944). Les films sont encore commentés dans “l’Interforain” dans les année soixante, dans une rubrique mensuelle. Néanmoins, le cinéma disparaît des champs de foire des grandes villes.

Cette disparition suscite souvent peu de commentaires, elle semble s’inscrire dans une évolution inévitable, déterminée, du cinéma. Pourtant, en y regardant de plus près, cet évincement apparaît moins inéluctable. Il fut d’abord voulue par les producteurs et leurs distributeurs, qui craignaient une concurrence du réseau mobile, celui –ci notamment aurait pu diffuser des films étrangers. Le cinéma muet jusqu’en 1934 ignorait la barrière linguistique, les bonimenteurs faisant office d’adaptateurs comme ce fut le cas au Japon. Les forains pouvaient en outre diffuser des films visant un public restreint et dispersé. Le cinéma expérimental ne devint jamais un cinéma sédentaire, les ciné-clubs des années cinquantes étaient “hors les salles”, les festivals témoignent de la possibilité d’exploitation dans des occasions saisonnières et itinérantes. Les exploitants itinérants pouvaient aussi continuer comme ils le faisaient jusque là à utiliser des films en les mêlant à d’autres formes de spectacle.

L’usage actuel du cinéma ou de la vidéo dans le théâtre ou la danse n’est d’ailleurs de ce point de vue qu’une redécouverte ou une rétro-innovation. Leur élimination paraît moins évidente sous cet angle rétrospectif. Elle a eu lieu via un ” refus de vente ” de la part des producteurs/distributeurs, décidé à partir de 1908. Les producteurs français cherchant ainsi à contrôler la distribution pour assurer le succès de leurs salles sédentaires mais aussi pour empêcher toute entrée, étrangère ou nationale, sur le secteur.

Peut-être était-ce aussi la volonté de changer les usages du cinéma et de promouvoir une autonomie vis-à-vis d’autres attractions, comme du commentaire des bonimenteurs indissociable du cinéma ambulant muet (sur les spécificités du premier cinéma : A. Gaudreault et D. Simond 1993). C’est à ce moment que le cinéma change de “qualité” pour devenir un art, les films relevant de la propriété intellectuelle et artistique.

Une fois privés des films de Pathé, les forains ne purent que se replier. Il est vrai que manquait une production alternative aux ” monopoleurs “. On sait d’ailleurs que cette disparition ne fut pas pour rien dans celle de la firme Méliès, d’où l’idée souvent avancée d’un changement de goût du public qui se serait détourné des films à trucs, cependant ni les forains, ni Méliès ne se cantonnaient à ce seul type de films comme on l’a vu.

Georges Sadoul (1947) avançait comme explication l’incapacité des forains à se mobiliser pour défendre leurs intérêts. Les campagnes de ” l’Industriel Forain “, alors dirigé par Chabot qui était un des principaux exploitants du cinéma ambulant, ne parvenaient pas à monter un front uni. La souscription lancée pour créer un fond de soutien commun échoua et un contre congrès des montreurs de films pour s’opposer aux visées monopolistiques des producteurs rassembla quatre personnes.

Ce qui peut sembler paradoxal compter tenu de l’organisation du réseau et de sa capacité à faire circuler l’information, nous reviendrons sur ce point. Aux USA, les forains se sédentarisèrent très vite et à partir des ” Nickelodéons ” construisirent une chaîne de distributeurs qui s’opposa aux producteurs et a survécu jusqu’à nos jours. En France, certains continuèrent leur parcours dans le cinéma en exploitant des salles.

Enfin, certains forains disposaient d’une réputation et d’une enseigne de fait même si elle n’avait pas de valeur juridique, comme le fameux “Théâtre Electrique” des Grenier . La “crise du sujet” vers 1908 traduisant une lassitude du public pour le cinéma des premiers temps, n’aurait pu être qu’une fluctuation passagère pour un réseau aussi versatile. L’empressement des producteurs et des distributeurs à éliminer les ” mobiles ” indiquent qu’ils étaient encore considérés comme une concurrence potentielle.

S’ils avaient été perçus comme irrémédiablement condamnés, il n’aurait peut-être pas été nécessaire de les exclure de la location. D’où peut-être aussi l’interdiction par Vichy qui découlait d’une politique générale à l’encontre des forains, comme de la volonté d’organiser de manière centralisée le cinéma. La question devient alors de savoir comment la marginalisation du cinéma forain a-t-elle été possible aussi facilement, alors qu’ils occupaient une place importante, et qu’il restait des perspectives ?

Il faut faire intervenir un autre facteur, les changements politiques précédents et induits par la loi de 1912, pour comprendre cette “disparition”.

On peut par ailleurs formuler une autre conjecture sur le rôle des foires :

La foire est un milieu innovateur qui utilise les externalités induites par l’agglomération d’attractions différentes. Ce même dispositif peut être vu comme dangereux dans la seconde phase, quand les conventions d’usage et d ‘échange sont codifiées. L’externalité précédente peut être perçue comme un risque de brouillage et/ou de perte de contrôle par le producteur.

2-c) Les conséquences de la loi de 1912

La marginalisation puis l’effacement des forains dans l’économie du cinéma ne peut se comprendre qu’en raison de leur précarité préalable, la non reconnaissance juridique de leur fond de commerce, ou d’un droit sur leur clientèle.

Les spectacles de cinéma étaient toujours soumis à autorisation municipale préalable, jusqu’en 1928. Là encore, la précarité était la règle. D’autre part, il était aisé pour les salles sédentaires d’obtenir des municipalités l’exclusion du cinématographe des champs de foire , et de limiter ainsi la concurrence. Mais le statut des forains devait se dégrader encore avec la loi de 1912 qui instaurait un carnet de circulation obligatoire. Cette mesure s’inscrit dans l’histoire longue de la sédentarisation du travail mobile, engagée à partir de la seconde du moitié du XIX siècle. L’instauration du livret ouvrier fut l’un des instruments de mesure et de contrôle qui permit de stabiliser cette population flottante ( Germe 1986, Perrot 1979)).

Après la disparition en 1890 de ce livret, devenu inutile par le succès de la norme qui le sous tendait, les ouvriers étant largement fixés, vint, via la loi de 1912, le tour des commerçants ambulants, des forains et des nomades. La société dans son ensemble note Michelle Perrot était de plus en plus hostile à tous ceux qui n’étaient pas sédentaires, et particulièrement envers ceux qui le restaient au tournant du siècle. Conclusion d’une longue série de mesures débutées en 1895 (justement), et d’une campagne de presse hostile aux nomades, cette disposition instituait ces acteurs dans un groupe aux droits minorés. L’objectif initial de la loi était clairement le contrôle des nomades ” ( Journal Officiel 1911), groupe dont la définition était floue, comme on ne pouvait les distinguer nettement des ” itinérants du marché “, on légiféra sur l’ensemble (Marie- Christine Hubert).

La loi instituait trois statuts, les ambulants, commerçants itinérants disposant d’une adresse, les forains eux sans domicile fixe. Les tourneurs de films dans les campagnes étaient assujettis au carnet forain, s’ils étaient sans domicile fixe, ce qui était le plus souvent le cas, cette catégorie était indépendante des foires. Le troisième groupe, celui des “nomades” étaient constitués des mobiles ne payant pas patente et des forains étrangers. Ils devaient être munis d’un carnet anthropométrique, réalisés dans les prisons. Cette catégorie si elle était clairement raciale visait les “bohémiens” comme les chemineaux et les trimardeurs, c’est-à-dire les derniers ouvriers nomades. Ces distinctions administratives recouvrait une réalité plus continue, la porosité entre ces cases était très grande. Ce qui d’ailleurs amenait les autorités à faire preuves d’arbitraire dans le classement d’une population définie par l’habitat mobile.

L’épisode de l’internement en 1940 des forains et nomades, accompagné de la confiscation du matériel ambulant, allait le démontrer amplement. En fait, le statut de forain pouvait être aisément remis en cause par la Police. Notamment parce qu’il dépendait d’un droit de place sur les foires dont on a vu la précarité. En fait, à la limite, il n’y a que sur le champ de foire, lors de la représentation d’un cirque ou d’un cinéma ambulant, que l’on était sûr d’être forain et non pas nomade. De même, si l’article 8 de ce texte, stipulait que les “salariés habituels de l’industrie et de l’agriculture” n’étaient pas concernés, ils pouvaient être rangés dans la catégorie nomade sur simple décision des autorités.

Cette situation n’était peut-être pas non plus juridiquement déterminée. Un juriste, Maurice Buisson, soutenait encore en 1937 que la loi de 1912 en instituant le carnet forain pouvait être un prélude, un début de constitution d’une ” profession ” au sens d’un groupe à statut. Il se plaçait dans une perspective générale de renouveau du corporatisme. Il suggère que les catégories ambulants et forains sont des concepts économiques, ce qui est vrai, et distincts de la catégorie nomade, elle “ethnique”.

Cependant cette classification effectuée par la loi créait bien un groupe distinct et suspect. Son interprétation était que la distinction interne l’emporterait sur la mise à l’écart de l’ensemble. C’était un peu surprenant au vu des objectifs initiaux de la loi de 1912 comme de l’évolution du droit de plus en plus défavorable aux forains. En 1923, une circulaire avait en effet pris de nouvelles mesures restrictives à leur encontre, sous le prétexte d’une concurrence déloyale faite par les loteurs aux épiciers et bijoutiers sédentaires, soutenus par des ligues “anti-foraines”.

L’absurdité juridique de ces allégations n’avait pas échappé à d’autres juristes , M.Buisson n’étant pas le seul à s’en être rendu compte. Mais la mauvaise foi manifeste avait tout de même triomphé, preuve que la tendance n’allait pas dans le sens imaginé par M.Buisson. En conclusion, le 22 novembre 1940, le gouvernement de Vichy étendait les mesures d’internements des nomades aux forains.

Rétrospectivement, il est difficile de ne pas avancer que la loi de 1912 en aggravant la précarité des forains les empêchait de défendre leurs droits dans cette aventure du cinématographe. Notamment, elle les empêchait de pouvoir mobiliser le crédit nécessaire à cette entreprise. L’interaction droit / économie est nette. Cependant comment expliquer cette évolution alors que les forains venaient de démontrer leur utilité dans le commerce des nouveautés ?

En fait le succès des forains dans le cinéma n’arrangeait pas tant leur position. “Le Petit Journal” qui dénonçait depuis 1895 tous les errants sur un mode sécuritaire, l’affaire Vacher ayant été une des nombreuses étapes de cette campagne, avait essayé en 1905 de monter une “société cinématographique automobile” pour concurrencer les forains. Le projet échoua parce que Pathé élimina préventivement ce concurrent en ne lui louant pas ses films (”L’Industriel Forain” juillet 1905). La mauvaise presse dont se plaignaient amèrement les exploitants ambulants n’étaient peut-être pas exempte d’arrières pensées.

La question de la sécurité se pose ensuite. Là aussi le cinéma forain était suspect car difficilement contrôlable et parce que les forains tournaient des actualités locales qu’ils montraient d’une année sur l’autre pour offrir au public le plaisir de reconnaître à l’écran des parents et connaissances. Pratique qui inquiétait les autorités, qui craignaient sans doute une nouvelle forme d’espionnage ou de propagande subversive. Les problèmes commencèrent à se poser dès 1909 comme le suggèrent plusieurs études, notamment à cause d’actualités tournées lors d’une quadruple exécution à Béthune.

Le cinéma exerça en retour un effet ambigu sur le réseau forain. Son introduction accompagne et renforce l’automatisation du spectacle ambulant. Il nécessite des fonds importants et pousse à la capitalisation, d’où le terme d’ “industriel forain”. Il accentue la distinction entre “princes de la banque” et “saltimbanques”, forains respectables et nomades suspects.

Cette segmentation économique précède celle formalisée par l’Etat en 1912. Mais selon les anthropologues ( cf Etudes Tsiganes) elle n’était pas intériorisée dans les termes de la loi. Le syndicalisme forain tentait d’ailleurs de l’atténuer en maintenant une cohésion, tout en se plaignant d’une évolution qui rendait plus difficile le métier ( L’Industriel Forain Juin 1905). Mais ces distinctions étaient perçues de l’extérieur, en témoignent des articles dans la presse locale ( cf Herrendschmitt).

On parlait aussi à l’époque de gitan bourgeois que l’on distinguait des nomades. Les réalités familiales étaient sans doute tout autre, ainsi que les parcours individuels, il reste que la capitalisation créait une segmentation économique qui participera du processus menant à la loi de 1912. Les changements dans la distribution des films à, partir de 1907 accréditaient en outre l’idée que les mobiles étaient “historiquement condamnés”. Ceux qui le restaient devenant d’autant plus suspects dans un système de plus en plus normé par l’habitat sédentaire.

En fait dans ce contexte, ces mesures qui participent d’une méfiance accrue de la société envers les individus sans logements fixes, ne sont pas un prélude à l’organisation des forains en “profession” au sens juridique, mais au contraire elle est le support d’une exclusion de ces acteurs.

De même que le statut de la main d’œuvre étrangère selon Y. Moulier Boutang, résulte d’une démarche administrative fondant le marché externe du travail, les commerçants non sédentaires voient leur précarité renforcée par la loi de 1912 qui au delà de son volet explicitement ethnique et raciste contre les nomades, vise les individus définis par leur mode d’habitat (cf E Aubin 2001) et les enferment dans un statut de citoyens de seconde zone. Situation qui était déjà partiellement établie précédemment, puisqu’ils étaient exclus du suffrage universel en raison de l’habitat mobile. L’Industriel Forain dénonçait cette discrimination dés les années 1898.

De fait on peut penser que les forains, n’ayant aucun poids électoral, pesaient peu dans les décisions des maires face aux ligues anti-foraines. Là encore le droit avait des conséquences économiques, puisque ces acteurs n’avaient aucun moyen de pression face aux autorités locales dans les conflits qui les opposaient aux commerçants sédentaires. Ils pouvaient rencontrer un soutien ponctuel d’autres commerçants par exemple, pour lesquels les foires présentaient une opportunité en amenant une foule dans leurs quartiers, mais ils étaient alors toujours tributaires des intérêts d’autres groupes.

En fait à partir de 1912, les difficultés des forains dans leurs relations avec les administrations et les collectivités locales d’abord et ensuite les banques ne firent que s’accroître. On voit mal dans ces conditions comment ils auraient pu résister sur le terrain du cinéma. Leur absence découle d’une gouvernance qui tend à les exclure. Cette dispositions en faisant des individus plus ou moins suspects, dévalorisait le capital social et “humain” découlant de leur succès dans le cinéma. Il s’agissait d’une disqualification économique et sociale . C’est bien le mixte de relations administratives à plusieurs niveaux, communes, département, Etat, autant que de relations commerciales et industrielles qui expliquent cette marginalisation. Elle est bien du ressort d’une gouvernance complexe.
Nous proposons donc une troisième conjecture :

Le capital social procuré par la position d’intermédiaires dans un réseau socio-économiques dépend aussi de la gouvernance de ce réseau. Le capital d’un acteur doit être reconnu, il ne découle pas simplement de sa position objective dans le graphe.

3) L’envers de l’externalité : l’exclusion des temporaires :

3-a) Territoires, externalités et forains.

Les remarques introductives sur le rôle des forains et l’organisation des foires amènent à une comparaison avec les concepts de territoire et d’externalité . On est amené à comparer la situation des forains vis-à-vis des territoires qu’ils desservent, les villes, comme du secteur cinématographique. D’autre part, l’organisation du réseau forain en lui-même appelle quelques commentaires.

Selon les “proximistes” (RERU 1993) le territoire est d’abord une zone concernée par une externalité.
Dans cette acceptation ( voir B.Pecqueur 97), c’est une constructions socio-économique, incluant la représentation par les acteurs de l’environnement économique dans lequel ils évoluent. Cette notion est donc à distinguer de la structure déterminée et déterministe. Par rapport à la formalisation néo-classique, le rôle des représentations est ici clairement assumé.

La notion réduit la distinction classique entre la carte, forme sociale, et le territoire décrit par cette carte. Le territoire est en effet sa propre représentation qui aide les acteurs à se coordonner . Sous cette acceptation, il y a un territoire forain, formé d’interstices et de “trous structurels”, distinct des territoires sédentaires.

Retraduit dans le langage de l’Economie des Conventions, c’est une convention constitutive qui définit ses membres et ses frontières spatiales. Le territoire inclut toujours une séparation entre membres et extérieurs (et étrangers intérieurs d’ailleurs, sur ce point voir Müller-Benedict, V., 2002, F. Gannon et A. Le Marchand 2003). Ces distinctions restent néanmoins floues. Elle est compatible avec une hétérogénéité du territoire, avec des limites imprécises.

Au sein du site la participation à la production et au “bénéfice” de l’externalité locale des firmes, des institutions des acteurs est variable au cours du temps et pas toujours aisément appréciable. Les firmes et les salariés participant directement sont un cas particulier de l’ensemble dont le degré de participation et l’appartenance n’est pas exactement mesurable. Les forains par rapport aux territoires sédentaires constituent un autre cas particulier, ceux qui participent temporairement même de façon périodique et saisonnière.

L’abandon de l’hypothèse d’appartenance claire, et de l’écart par rapport à une norme d’exactitude dans les classifications ne peut pas se solutionner par une sophistication de l’analyse économique spatiale standard. Les acteurs essaient de limiter (et non d’éliminer) le flou inévitable à travers des objets conventionnels, des “conventions de proximité” posant des équivalences et des limites pour faire apparaître le territoire et actualiser la “communauté virtuelle” (Livet 1994).

Cette représentation sert alors à réduire l’incertitude en baissant les coûts de transaction. Elle instaure par exemple une confiance orientant les choix d’investissements et de qualification du travail dans une direction donnée, une certaine qualité de biens par exemple. Elle fournit une direction et des partenaires.

La notion de territoire ( Pecqueur 97) est alors un filtre , un dispositif discriminant à des fins cognitives.. De même lors de la construction statistique d’un territoire par l’INSEE, lors de la recherche d’effets multiplicateurs et sur l’emploi par exemple, il y a une part de négociation sur la liste des firmes concernées sur les limites spatiales sur le degré d’imputation des effectifs à l’activité étudiés, bref une liste d’ “in et out”.

Néanmoins ce filtre ne s’impose pas totalement aux acteurs. Certes il introduit une distinction cruciale entre intérieur et extérieur, réservant les solidarités plutôt à l’intérieur. Mais on comprend aisément que dans une société ouverte, ce filtre ne peut pas et ne doit pas être trop efficace. Comme les frontières, il est nécessairement flou et surtout il est compatible avec d’autres engagements et d’autres conventions plus générales portant sur les personnes et les espaces. L’exemple historique présenté ici montre qu’il peut malgré tout dégénérer en discrimination exclusive dans certaines configurations politiques.

De la même façon, il est clair que pour un certain nombre de firmes, l’ancrage territorial n’est pas exclusif de liens avec d’autres sites, d’autres firmes, via les logiques de groupe, et ne rend pas impossible une délocalisation (J B Zimmermann 98). Les industriels forains constituent de ce point de vue un cas limite dans laquelle la délocalisation est un moment dans une tournée, constitutive de leur territoire.

Cette notion de territoire producteur d’externalités est donc une convention constitutive entre des acteurs qui vont interpréter certaines situations locales différemment d’un point de vue strictement industriel ou marchand ou simplement utilitariste, mais sans que cette interprétation soit imposée. Cette convention ne peut être lue comme un surplomb.

Il faut concevoir le territoire comme une représentation locale partagée (carte de l’espace vécu), se surajoutant aux autres règles sans les surdéterminer. À contrario, on risque un retour à une conception sursocialisée (Granovetter M 2000), cette fois par la géographie, surterritorialisée donc, du comportement des acteurs. Conception qui serait rapidement démentie par les faits et les acteurs eux-mêmes, sauf dans certaines occurrences historiques.
Il s’agit bien d’une représentation jouant le rôle d’un facteur supplémentaire, comme dans les formalisations néo-classiques, mais pas d’un métalangage supérieur. Elle apparaît plus clairement dans sa nature conventionnelle donc construite, dans laquelle des éléments juridiques jouent un rôle important.

La boucle d’auto-production, endogène, d’une convention fondatrice d’une agglomération (la convention crée l’externalité qui la renforce) s’explique par l’absence de différences hiérarchiques entre le territoire et les acteurs. Il y a circularité précisément parce que cette convention n’est pas au-dessus ou d’un niveau logique supérieur aux autres coordinations. Ce point est à rapprocher des remarques d’Olivier Favereau (99) sur la convention interprétative qui n’est pas logiquement supérieure aux coordinations.

Or les forains sont définis par leur absence (trompeuse) de territoire propre, ils sont alors perçus comme extérieurs et en quelque sorte infériorisés par leurs mobilité. Ils constituent un facteur non pas supplémentaire mais considéré comme surnuméraire par les sédentaires.

L’exclusion des forains du cinéma d’abord, du cadre juridique normal ensuite, permet alors de mesurer l’envers de la notion d’externalité spatiale. Malgré les incidences positives des foires au niveau local, les menées contre leurs intérêts triomphèrent systématiquement parce qu’ils ne faisaient jamais partie des territoires traversés par leurs tournées. Leurs contributions n’étaient pas reconnues, même si leur présence rapportait des fonds aux municipalités et faisait marcher le commerce des quartiers environnant le champ de foire. Ils restaient toujours extérieurs, - forain” signifie à l’origine étranger-, en conséquence l’externalité entendue comme convention constitutive d’un territoire ne les incluait pas. Il pouvait y avoir des liens et des intérêts communs mais ils ne débouchaient pas sur une régularité de comportement de type réputation / confiance / coopération.

La proximité temporaire même bénéfique était toujours prise dans la convention selon laquelle les forains ne participaient d’aucune ville, leur exclusion juridique découle de ce partage. Ce point rappelle que si toute convention contient une représentation d’un environnement et de ses membres, elle pose aussi une frontière et une exclusion. Par rapport au cinéma, une interprétation semblable est possible. Malgré leur rôle dans l’évolution de cette innovation, et leur proximité “organisationnelle” cette fois avec les producteurs, ils furent traités comme extérieurs au secteur.

Cette exclusion fut fatale aux petits producteurs incapables face à Pathé d’avoir leur réseau de distribution, mais leur aveuglement, où la naïveté de Méliès, participent d’une représentation de l’économie dans laquelle les forains n’étaient que des auxiliaires temporaires. Par rapport à certains enseignements de la théorie des réseaux sociaux, un cas limite mais instructif peut s’induire de cette histoire. L’acteur entre plusieurs cliques fait le pont entre plusieurs petits mondes, il est justement qualifié d’entrepreneur et réputé être en position avantageuse par rapports aux acteurs déconnectés ou enfermés (R. Burt 2001). Cependant cette position peut avoir son revers si elle débouche sur une représentation dans laquelle ces mêmes acteurs n’appartiennent à aucun monde. Sans les connections redondantes et stables, manquent les conditions habituelles de la confiance.

Or cette confiance est nécessaire à la valorisation des liens par-dessus les trous structurels du réseau social ( à nouveau sur ce point R.Burt 2001).Il est aussi nécessaire que les acteurs de l’entre deux puissent garantir juridiquement et politiquement leurs positions, c’est là où la gouvernance est essentielle à la compréhension de l’évolution d’un réseau. Les forains étaient en quelque sorte dans cette situation, ils créaient des ponts d’une ville à l’autre et vers le monde de production du cinéma, mais toujours de passage ils ne bénéficiaient pas de la confiance nécessaire à la coopération, ni de garanties données par le droit.

Ils disparaissaient des mémoires une fois la foire finie et ne bénéficiaient pas d’effet positif des interactions passées alors mêmes que les producteurs de films les excluaient de l’avenir. Il n’y avait donc ni effet de mémoire, ni anticipations en leur faveur. A la limite, passé la phase d’innovations, dans laquelle ils diffusent des informations non codées, produisant une externalité d’informations (R. Guillain et J.M Huriot 2000), cette même capacité à diffuser des informations peut se retourner contre eux en les faisant apparaître comme un facteur de dispersion. Les droits de propriétés comme les droits civiques sont essentiels dans ce processus qui n’est clairement pas strictement économique.

L’habitat mobile, condition sous-jacente de cette façon de relier différents points du réseau, fut alors interprété comme une étrangeté. Ces utilisateurs n’avaient plus de place sur la carte, ni locale ni nationale. Ni les municipalités, ni les producteurs qui bénéficiaient,, pécuniairement et sur le plan des informations de leur action ne leur reconnaissaient une externalité positive, ils étaient simplement extérieurs.

Le fichier des mobiles fut l’espace où on les rangea. La multiplicité des liens et la proximité temporaire peuvent se retourner contre ses détenteurs. C’est aussi une des violences de la statistique en tant que construction de catégories claires et conventionnelles, elle peut faire un mauvais sort à ceux qui sont entre les cases, quand bien même leur présence peut être indispensable à la diffusion d’informations et d’innovations dans l’ensemble de l’économie.

3-b) Les caractéristiques du réseau mobile :

Si l’on se concentre sur l’intérieur du dispositif, le réseau des forains, on peut constater plusieurs choses. Ce réseau organise des externalités inter-branches, on découvre le cinéma en allant voir les manèges ou acheter des confiseries, par exemple. Il procède via des agglomérations réglées, dans un lieu circonscrit ou règne une “atmosphère” : le climat de la fête foraine. Ce réseau est un remarquable conducteur de l’information et permet d’entretenir l’attraction des foires. Ce dispositif est donc enchâssé dans un réseau social. De fait sa participation à des phases initiales de l’agglomération et de l’innovations sont évidentes. Mais il ne débouche pas pour autant sur des mobilisations efficaces, particulièrement vis-à-vis des institutions.

En fait, partager l’information est une chose, l’interprêter et se mobiliser en sont deux autres. Si en son sein les liens étaient suffisamment redondants, recoupant d’ailleurs des liens familiaux, ils n’empêchaient sans doute pas des divergences d’opinion et de stratégies, nuisibles à une coordination de niveau supérieur à celle requises sur le champ de foire et les terrains de stationnement. La dispersion tout aussi récurrente que la concentration, ne favorisaient sans doute pas la coordination pour agir sur l ‘environnement et la gouvernance. Finalement, il manquait de continuité temporelle dans sa structure même.

Ces acteurs n’était pas uniquement dans le parcours des foires, les tourneurs de cinéma comme d’ailleurs les cirques commencèrent à s’en détacher, de plus en plus nettement après la seconde guerre mondiale, affaiblissant ainsi l’attractivité de ces manifestations. Les difficultés rencontrées avec l’entourage avaient leurs contreparties à l’intérieur du réseau.

Malgré une presse, il manquait peut-être d’un regard commun sur l’environnement économique et politique. En fait s’il s’agissait bien d’un réseau social, il ne constituait pas réellement un réseau ” organisationnel “, parce qu’il lui manquait une direction et une ” idéologie “, sur ces notions voir D Ronfeld et J Arquilla (2006), qui lui auraient permis d’affronter les changements et une certaine hostilité.

4) L’Habitat mobile et les nouvelles segmentations du travail.

Le mode d’habitat apparaît comme une des composantes du capital social. C’est sur ce point que se focalise les difficultés des commerçants mobiles. En Novembre 1949 par exemple , après une foire à laquelle elle tenait beaucoup d’un point de vue pécuniaire, la municipalité de La Rochelle assignait comme terrains de stationnement aux forains deux parcelles situés hors les murs et les remparts (cf la “Vie Foraine” Nov 49), suivant en cela l’étymologie. De manière générale, les mairies cherchait toujours à distancier le plus possible le champ de foire des lieux de stationnement des roulottes.

On va retrouver ces problèmes avec la question du réseau des techniciens de maintenance industrielle itinérants de nos jours via la question du logement, mobile ou de passage, de ces salariés. Ce réseau résulte de la dislocation du fordisme et de l’externalisation de la maintenance industrielle. Pour l’heure , il est furtif, invisible dans les statistiques emploi car l’Insee ignore la variabilité du lieu de travail.

C’est un monde du travail mobile qui s’esquisse ici, avec ses salariés à durée indéterminée et ses intérimaires. La distinction travail mobile/travail sédentaire n’est pas la segmentation marché interne/marché externe du travail. Cette sphère se développe d’une certaine façon à l’abri des enquêtes statistiques. Mais elle se manifeste notamment à l’occasion des problèmes d’habitat, d’usages des espaces tels les terrains de campings et des conflits avec les municipalités quand à la qualification de ces espaces . C’est par l’habitat que K. Marx avait esquissé une segmentation du salariat anglais au XIX siècle, à la fin du chapitre XXV du Capital. Cette problématique ré-émerge actuellement.

Le logement de ces salariés “itinérants” explicite certaines conditions spatiales du fonctionnement de la maintenance industrielle. Sur cet aspect se pose alors un problème de cadre institutionnel qui questionne la gouvernance de ce réseau. Ces deux phénomènes peuvent se saisir à plusieurs échelles, départementale, nationale et européenne. Il renvoie à la dimension spatiale de l’intermittence, celle des intervalles du marché et des systèmes production. On va voir comment les problèmes de “l’ habitat non ordinaire” (HNO) participent d’une segmentation spatiale plus générale, dont elle fait évoluer la carte.

1) Travail intermittent et ville post-fordiste

La restructuration de la production et de la circulation des marchandises accompagne l’émergence d’un nouveau régime urbain, dans lequel travail intermittent et logements non ordinaires se développent. L’intermittence se comprend par rapport à l’évolution des villes autant que par rapport à la ” mondialisation ” (Sasskia Sassen 1991).

Le développement de l’intermittence suit l’étalement des villes. Cette évolution fait apparaître chômage et friches.

La dispersion urbaine engendre des intervalles, des zones floues entre les sites de production et de nouveaux usages où se nichent les logements ” non ordinaires ” qui participent de l’évolution des friches industrialo-portuaires comme des zones périurbaines. L’intermittence du travail, autre nom possible de la précarité, n’est alors plus seulement discontinuité temporelle, elle est aussi travail entre plusieurs zones, plusieurs mondes de production en réseau. Les nouvelles formes d’organisation de la production vont contribuer à la genèse d’un espace réticulé, dans lequel des salariés doivent nécessairement circuler de façon plus large que selon les trajets domicile/usine des trente glorieuses. Les contraintes de la production juste/à/temps, enfin, créent un besoin de plate-formes logistiques qui accélèrent ce processus et dispersent un peu plus les emplois et la ville.

C’est ainsi la ville-réseau en tant qu’agglomération segmentée, étalée ( Ghent Urban Studies 2002), mais ayant besoin de maintenir une cohérence et une coexistence entre des activités différentes et des groupes distincts qui est le premier cadre d’émergence de la discontinuité du travail. L’intermittence du travail n’est pas seulement discontinuité temporelle, elle est aussi travail entre plusieurs zones, plusieurs mondes de production. La dispersion spatiale liée à l’étalement urbain engendre des intervalles, des zones floues entre les sites de production.

Une fraction de salariés, aussi bien dans les secteurs industriels ou portuaires que dans sphère immatérielle et informatique, se déplacent beaucoup dans la ville, autour de la ville et dans des réseaux de villes, en reliant les espaces fonctionnels distincts (industrie, grande distribution, logistiques, complexes chimiques, restauration, centres d’appels …). La position des intermittents, précaires ou non, est paradoxale en ce sens qu’ils sont pris dans le processus de fragmentation des villes et de la société, mais sont indispensables à la cohésion des systèmes productifs locaux et globaux

Ainsi, la maintenance industrielle, où certains tâches d’ingénierie sous-traitées, sont assurées par des firmes spécialisées. Celles-ci, pour ne pas dépendre d’un seul client ou d’un seul site, doivent intervenir dans une zone assez vaste. Leurs lieux d’intervention sont dispersés, et elles doivent “mobiliser” des salariés entre ces lieux pour assurer leur production. A l’intervalle économique - première manière-, la distance entre production et distribution par exemple, s’ajoute un autre intervalle lié aux services industriels qui doivent être délivrés sur place, via des ouvriers et techniciens ambulants, intérimaires ou permanents.

Cela suppose donc l’organisation de proximités temporaires pour l’action “d’extérieurs”, censés avoir une connaissance minimale du contexte technique, c’est-à-dire une proximité organisationnelle. C’es là que réside une difficulté, la maintenance suppose des savoirs tacites, ce n’est pas une technique banalisée, d’où d’ailleurs des interrogations concernant la maintenance nucléaire. Les salariés l’effectuant, doivent une qualification, éventuellement une certification, ce qui réduit la possibilité d’avoir recours à des intermittents locaux et suscite une circulation .

On peut trouver une trace statistique de ces changements, mais de façon indirecte. En effet, il découle de ces ” intervalles “, que le lieu de travail unique, complément implicite de l’emploi typique, à durée indéterminée et avec unicité de l’employeur, n’est plus la seule règle. G. Crague (2003) a montré comment on pouvait repérer, dans le résultat des enquêtes transport de l’Insee, cette évolution, alors même qu’elle reste invisible dans l’enquête emploi. Il nous semble que ce phénomène participe de l’émergence d’une convention du travail mobile, en réseaux, que l’on peut rapprocher de l’évolution récente des ” marges du logement “, notamment la croissance de l’habitat mobile. Cependant ce nouveau monde est encore caché par des représentations issues des ” trente glorieuses ” et par l’histoire de la statistique.

De 20 à 25 % des ouvriers ont un lieu de travail variable, (Crague 2003). Cette proportion a fortement augmenté depuis les années quatre-vingts (on en était à 10 % en 1983). Le retour du “travail nomade” ne concerne donc pas uniquement les cadres et les salariés de la “nouvelle économie”. Il découle dans une large part de l’externalisation par les grandes firmes de certaines fonctions industrielles, notamment la maintenance. Le service aux industries se déroulent dans des aires de circulation qui peuvent aller du site à la région, au territoire national ou international . Cette intermittence spatiale ne signifie pas nécessairement précarité du travail.

En effet la variabilité du lieu de travail ne dépend pas du statut de l’emploi ( Crague 2003), la proportion de salariés concernés est la même parmi les CDI et les CDD ou emplois intérimaires. Alors qu’on aurait pu s’attendre, selon le schéma ancien de la segmentation du marché du travail, à une mobilité assumée par les salariés précaires, se dessine un monde de production dans lequel la mobilité peut-être une ” qualité ” du travail intégrée à l’organisation selon un contrat à durée indéterminée. La multiplicité des lieux de travail définit un monde du travail mobile avec, selon la terminologie de Piore et Doeringer (1974), un marché interne, les salariés en Contrat à Durée Indéterminée, et un marché externe pour les salariés en Contrat à durée Déterminée. C’est donc un monde du travail itinérant qui s’esquisse.

Ces traits renvoient sans doute à des conditions structurelles du fonctionnement d’une économie décentralisée. Une économie faite de firmes et de marchés sur des territoires hétérogènes requiert, dans une proportion variable, des salariés mobiles. On a une circulation, voire un nouveau ” nomadisme “, entre des sites industriels qui vient se rajouter au reste de la circulation séculaire entre marchés et foires, comblant les intervalles entre production et distribution, aux migrations intérieures des saisonniers du tourisme (zones de travail / zones de loisirs) et du travail agricole.

La réapparition de travailleurs industriels mobiles suit aussi la réorganisation des entreprises publiques de réseau : EDF et la SNCF. Dès 1987 (THEBAUD-MONYANNIE1999) , le développement de la sous-traitance pour l’entretien des centrales nucléaires a engendré un travail intermittent spatialement et temporellement. En 1994, une enquête de la médecine du travail (Doniol-Shawn Huez Dominique, Sandret Nicolas 1995 ) constatait que 25 % de ces intérimaires vivaient plus de 6 mois en caravanes, 5% n’ayant plus d’autres domiciles qu’un habitat mobile. On estime actuellement le nombre de ces intérimaires autour de 20 000.

En 1997, la création de Réseau ferré de France ( RFF) pour gérer les voies et les infrastructures a initié une évolution similaire. La maintenance des lignes fait l’objet d’appel d’offres et de sous-traitance. De fait des campements faits de caravanes et camping-car près des voies sont devenus fréquents, RFF utilise et loue même un vieux matériel remis au goût du jour : la roulotte ferroviaire. Le travail mobile avait accompagné les chantiers de construction de ces réseaux. Les services d’entretien des voies intégrés aux compagnies de chemin de fer se sont constitué en “permanentisant” des journaliers recrutés sur les chantiers ( la population nomade étudiée par Marx). Les nouveaux modes de régulation de ces réseaux ramène une population de travailleurs mobiles, n’ayant que des proximités temporaires, aussi bien avec l’organisation qu’avec les lieux.

Nous proposons la conjecture suivante :
La séparation de l’exploitation et de la gestion des infrastructures de réseau induit un besoin de travailleurs mobiles, ayant des proximités temporaires , organisationnelles et géographiques. Ces travailleurs disposent de savoirs tacites et codés, qu’ils font circuler d’où la production d’une externalité d’information.

On peut noter au passage que certains salariés de la fonction publique, notamment des enseignants n’ont plus de lieu unique de travail et se déplacent à l’échelle d’une ville ou d’une académie. Ce modèle, silencieusement, déborde ses cadres anciens et se dilate.

La zone de circulation de ces salariés peut-être plus ou moins étendue. Les salariés en déplacement constitue le groupe évoluant sur la plus grande zone. Du département à l’Europe tout entière. L’état des transports et les dimensions du polygone de circulation peuvent impliquer le recours à des logements de passage ( hôtels, construction provisoires) ou de l’habitat mobile. On connaît ainsi indirectement un autre contour de ce monde du travail mobile par les enquêtes logement. En 1996, 152682 personnes ayant une adresse fixe, n’y vivaient pas la plupart du temps parce qu’elles déclaraient se déplacer pour leur travail (Bessière. S et Laferrère. A 2002).

Cette circulation n’exclut pas la notion de territoire ou de villes. Au contraire, les travailleurs itinérants se déplacent dans un “polygone” de circulation, dont les contours correspondent à ceux d’un territoire productif. L’intermittence du travail au sein d’une ville et d’un bassin d’emploi à l’autre sont des vecteurs d’émergence du territoire comme réalité sociale. Il est, en tant que carte, représentation commune, une création des salariés circulant avant que d’être une réponse à la logique productive des firmes. Une intelligence collective des salariés précaires crée des connaissances sur les zones d’emploi, des itinéraires, des lieux “d’habitat non ordinaire”. Ces compétences sont le fruit de cette intermittence. D’où des conséquences urbaines, en retour de la ville sur elle-même.

Ces “qualités mobiles”, alors qu’elle font l’objet de formalisations dans la définition des postes et les offres d’emploi, ne sont pas reconnues dans les conventions statistiques mettant en forme “le travail”. Ainsi “technicien de maintenance itinérant”, par exemple, est une appellation utilisée lors du recrutement et fait l’objet de fiches métiers dans les lycées industriels. “L’itinérance” est donc présente, stipulée, avant que le contrat de travail soit passé, mais n’apparaît pas dans la nomenclature des emplois utilisée par l’INSEE.

Ces formes de travail n’accèdent pas à une représentation “générale”, elles restent pour l’heure cantonnées au niveau des entreprises et du marché du travail. Il y a plusieurs raisons concourant à cette invisibilité statistique, en premier lieu, comme Crague l’a montré, la pregnance d’une convention (au sens de catégorie) considérant le lieu de travail comme unique, et inscrivant comme unique, l’adresse de l’employeur, par défaut, dans les enquêtes emploi.

Cette convention statistique découle d’une représentation historique issue de la sédentarisation des ouvriers nomades au XIX siècle. L’instauration du livret ouvrier fut l’un des instruments de mesure et de contrôle qui permit de stabiliser cette population flottante (Germe 1986, Perrot 1979). Après la disparition en 1890 de ce livret, devenu inutile par le succès de la norme qui le sous tendait, vint, via la loi de 1912, le tour des commerçants ambulants, forains et nomades, eux aussi largement sédentarisés au cours du XX siècle. La disparition de la catégorie travail itinérant dans la statistique découle de ces “normalisations” successives .

Elle rencontre aussi une “représentation keynesienne” dans laquelle l’espace et l’urbain était dilués et n’avait plus de qualités spécifiques. Le marché de l’emploi devenant a spatial la question du lieu de travail et de la mobilité géographique ne se posait plus par ce que l’emploi était une variable macro-économique. Cette représentation est en crise. Ces mutations en font partie.

Le développement du travail par projets, chantiers, que Boltanski et Chiappello ont repéré comme constitutif du nouvel esprit du capitalisme et de la constitution d’une socio-économie des réseaux ne concerne pas seulement les salariés du secteur immatériel et les cadres. Les salariés plus traditionnels, de façon inaperçue, participent de cette évolution.

Cette non reconnaissance par les statistiques générales de la renaissance du travail “nomade” (ou peut-être faudrait-il dire “forain” puisque défini par son extériorité organisationnelle et géographique ?), alors que la mobilité fait l’objet de formalisations dans la définition des postes et le recrutement, pose problème. Elle induit un divorce entre la réalité et sa représentation et explique la séparation entre l’approche des questions du logement mobile ou provisoire et les mutations du travail. Le problème qui se pose alors est la mise en forme de cette nouvelle segmentation du travail. Les syndicats de l’INSEE réclame un recensement de l’habitat mobile.

Il a eu lieu en 2006, suite à des conflits sur l’usage des campings. On peut penser qu’il s’agit là d’un prélude à la codification de ces nouvelles conventions du travail. Pour l’instant ce réseau découle d’une extériorisation et son organisation est spontanée, encore informelle.

2) Qualité du logement et qualité du travail non-ordinaires : sortir du résidu.

Les logements non-ordinaires selon la nomenclature utilisée dans les recensements par l’Insee, peuvent être comparées aux marges et à l’exclusion dans la science économique. Il s’agit d’un résidu, statut analogue à celui des salariés atypiques et des pauvres dans la théorie économique standard (B. Gazier 01), comme le travail mobile l’est dans la mémoire de la statistique.

Elle alerte les pouvoirs publics d’abord par la question de l’habitat, de l’usage des campings, de la question de l’APL, et depuis peu de la taxe d’habitation. Bref de l’habitat non ordinaire. Cet aspect n’est pas seulement connexe , il constitue le point d’entrée du rapport salarial mobile. L’organisation de la proximité temporaire débouche immédiatement sur ces problèmes. Les innovations en cours dans le logement modulaire (Algeco, Container City etc..) sont une des annonces de cette mise en forme de l’intermittence en tant que processus spatial.

Dans les catégories de l’INSEE, le logement non ordinaire n’existe pas en tant que tel. On peut le retrouver dans les cases du recensement par type de logements : foyers ,constructions provisoires, habitations de fortune; logements dans un immeuble à usage autre que d’habitation etc. Le logement non ordinaire rassemble des objets hétérogènes, qui peuvent par ailleurs être produits selon des normes, notamment industrielles pour l’ habitat provisoire ( Algeco). Cette catégorie semble plutôt désigner un hors-champ de l’enquête normale. Il s’agit d’une non-convention de qualité définies moins par rapport à son contenu que par la distance avec le “logement courant” conventionnel.

Ce type d’ambiguité se retrouve dans d’autres systèmes statistiques européens. Il faut faire des distinctions dans cet ensemble, et s’interroger sur les fonctions de ces objets. On propose d’aborder ces problèmes via l’économie des réseaux et l’économie des conventions. Ces qualités (Stanziani 03) de logements sont définies par rapport à leur écart vis-à-vis des conventions d’échange des logements, autant que vis-à-vis des conventions d’usage de l’habitat. Ces nouveaux usages sont à relier aux nouveaux usages du travail.

Dans le recensement de 1996 en France : _ 49 760 personnes habitaient à l’hôtel, plus de 50 000 en 1999
_ 37 720 personnes habitaient dans les constructions provisoires, ou de fortune, (dont les baraques de chantier, type Algeco), 41 408 en 1999
_128 480 en habitat mobile, 140 949 , quatre ans plus tard.
On peut y ajouter les personnes logeant en “meublés, sous–location etc.”environ 500 000, dont une partie suivant leur emploi (Damon 2004).

Faute d’informations précises, on ne peut préjuger du recouvrement entre ces chiffres et les données relatives au travail qu’on a présentées plus haut. Il est probable qu’il y ait des doubles compte. Néanmoins, il est facile de se rendre compte que l’habitat mobile dans les campings par exemple, concerne des ouvriers en déplacement, plutôt que des chômeurs. D’autre part, “l’habitat provisoire”, en conteneur aménagé ou autres préfabriqués, n’est pas uniquement le fait de marginaux déconnectés de l’emploi. On le verra à Londres dans conteneur city qui abrite des lieux de travail et des salariés d’entreprises dinformatiques.

Faut-il rappeler enfin que selon l’enquête de l’INSEE parue dans Insee Première en Octobre 2003, un tiers des SDF ont un emploi ( parmi un échantillon d’usagers de services spécialisés),? Si cette situation est reliée communément à la crise du logement, aux problèmes du niveau des loyers et des cautions dans les grandes villes, il ne faut pas exclure les raisons liées à l’évolution du travail.

En effet, selon cette étude, neuf personnes sur dix parmi les “sans-domicile fixe” qui travaillent, sont ouvriers ou employés , dans le secteur du bâtiment, des transport ou de l’entretien industriel pour les hommes, pour les femmes, dans les ménages aux particuliers ou le service restauration. Or dans ces secteurs, la dispersion du lieu de travail est une occurrence plus que probable.

Les difficultés de logements de ces personnes résultent sans doute de la discrimination à l’encontre des personnes précarisées et de la défiance des bailleurs. Néanmoins, on ne peut pas exclure l’influence des conditions de travail. Les contraintes du travail dans un lieu variable ne facilitent pas l’installation.

Il est nécessaire de revenir sur les appellations usitées pour qualifier ces habitats hors conventions légalisées mais pas hors normes.

L’examen de certains textes (Charlemagne 2000, Damon 2004), ou de conflits autour du logement permettent de saisir en quoi les ” conventions de qualités ” des produits ne sont pas seulement un accord sur un état du bien, ici du logement. Elles sont aussi des statuts, éventuellement dénonçables.

_ “Provisoire” : le destin des constructions provisoires de l’après-guerre ( M.Lecieux 2003 ; G. Stevenson 2003 ), pour certaines toujours debout soixante ans plus tard, montre que cette qualité ” provisoire ” ne découlait pas des caractéristiques techniques intrinsèques de ces constructions. D’où les conflits d’interprétation, autour par exemple des maisons du quartier d’Aplemont au Havre, défendues localement par leurs habitants contre les “planificateurs”, avec succès. S’il y aura ultérieurement définition technique, faisant appel à la présence de fondations pour qualifier une vraie maison, cette tentative devra être abandonnée.

Certaines de ses maisons ont déjà survécues à la destruction de barres et de tours conçues pour les remplacer. La pérennisation de ces préfabriquées dont la solidité est peut-être supérieure à certaines “maisons” construites ultérieurement et censées être durables, oblige à considérer que le “provisoire” est un statut juridique, conventionnel, pas une qualité objective du logement.

Observation que l’on peut faire concernant l’habitat en conteneur aménagé. L’appellation provisoire n’est donc pas plus une prédiction fiable quant au devenir de ces constructions. La convention de qualité est partiellement en défaut, elle ne guide pas de façon certaine les anticipations. D’où actuellement les conflits autour de la “cabanisation” (Cosset, Poulain 2002), voire ceux à venir dans le sillage de la “rénovation urbaine”.

_ “indigne” : Qualificatif attribué dans certains textes aux caravanes, associé à pauvreté, d’où le refus de verser l’aide au logement pour les logements mobiles. Une caravane n’est d’ailleurs pas considérée juridiquement comme un domicile, un “caravanier” est sans “domicile fixe”. Là encore la qualité “indigne” est attribuée globalement, indépendamment des qualités réelles du logement, de son prix et des revenus de ses occupants, qui peuvent être commerçants ambulants, forains, ouvriers itinérants, ou professeur. Là aussi, la convention de qualité inclut des éléments juridiques de statuts, implicitement normatifs, au delà des caractéristiques physiques et économiques. Dans ce cas, elle débouche sur une contradiction, en excluant de l’Aide aux Logements (APL) le logement en caravanes. On désincite alors les personnes, au RMI par exemple, de s’y installer.

Il est donc probable que le logement en caravane ou camping car ne concerne pas tant des personnes sans revenus ou à revenus très faibles. La motivation à résider dans une caravane peut trouver son origine ailleurs, dans les nécessités liées à la dispersion du lieu de travail. On arrive alors sur le défaut de “mise en forme” (F Eymard-Duvernay ) du travail itinérant : S’il semble bien que le refus d’accorder l’APL pour l’achat d’une caravane (A. Charlemagne 2000), découle d’une volonté normative, on peut penser que cette position rend plus difficile l’accès à certains emplois. Or l’ APL vise aussi à maintenir un lien avec l’emploi, en ne couvrant pas tous les frais du loyer ou de l’achat (C.Afsa 2001).

En n’aidant pas l’habitat mobile, on ne facilite pas la sortie des quartiers enclavés excluant spatialement les chômeurs. La non-reconnaissance du travail mobile recèle une trappe à chômage.

Ces remarques amènent à considérer l’habitat non ordinaire, comme l’enjeu de conflits. Il y a difficulté à se coordonner, car opposition sur les qualités de certains “objets”. Les conflits portent sur les conventions d’échange, comme dans le cas des squatts, ou des aides à l’échange, (APL).

Les débats récents autour de la taxe d’habitation pour les logements mobiles commencent à les faire connaître publiquement. Ils portent aussi sur les usages des biens : c’est le cas des habitations provisoires “pérennisées”, comme des caravanes, ou de la forme la plus “post-moderne” du bidonville : les conteneurs “maritimes” qui plus ou moins aménagés, sont un exemple de détournement réussi de l’usage initial. De manière significative, les logements préfabriqués, à usage d’habitation ou de travail, focalisent cette contradiction entre les statuts et les usages du logement.

Il en est de même pour les nouveaux usages des campings, utilisés par des salariés en déplacement. La plupart des terrains municipaux ont été crées pour le tourisme, en général en essayant de décourager l’usage par des “locaux” ou des salariés. Des terrains spécialisés se créèrent dés la fin des années soixante-dix, le long des axes industriels. Terrains introuvables dans les guides touristiques et connus par les forains et salariés intermittents. Or, non seulement ces équipements privés perdurent, mais les terrains municipaux sont confrontés à des nouveaux usagers.

Cette clientèle devenant indispensable à la survie économique de ces terrains, requalifiant en quelque sorte des équipements avant qu’ils ne deviennent des friches touristiques. D’où des conflits avec les municipalités, cette fois sur les usages de l’espace.

D’où ces dernières conjectures :

La mise en forme incomplète du marché du travail itinérant aboutit à une non reconnaissance des externalités positives produites. Ces salariés sont vues comme extérieurs d’ou la perception d’une externalité négative liée à leur habitat. Le fonctionnement global du réseau est alors sous-optimal, d’où chômage et friches.

La pratique de l’intermittence spatiale fait émerger un territoire ,au sens de cartes reliant des lieux et des acteurs. Les conventions d’usage et d’échange des objets de l’habitat mobile ou ” non ordinaire ” participent en retour du processus de mise en forme de cette intermittence du travail.

Conclusion :

L’histoire des réseaux de travailleurs mobiles et l’étude des formes contemporaines permet de d’interroger l’envers des proximités sédentaires ainsi que certains enseignements de la théorie des réseaux. Notamment les interactions entre le droit et l’économie qui définissent les capitaux “sociaux” et qualifient les positions au sein des réseaux. Les fonctionnements du marché des biens et du travail ne sont pas seulement imbriqués dans les réseaux, ils y sont enchevêtrés, c’est à dire qu’ils contribuent aussi à les former. Les stratégies des acteurs ne sont pas “solubles dans le réseau”, parce qu’elles les débordent dans les opérations de mise en forme, ou à l’inverse parce que les positions d’intermédiaires ne sont pas validées par le droit.

La longue histoire des acteurs mobiles relativisent de ce point de vue les enseignements tirés de l’observation des acteurs engagés dans des proximités stables et dans des organisations fixes. Elles font apparaître les conditions implicites au maintien de la position d’entrepreneurs. D’autre part elles font ressortir l’importance des modes d’habitat dans les segmentations en cours et les réorganisations, comme dans l’histoire. Elle permet enfin de détacher la notion de territoire construit, au sens de carte, de celle de région comme étendue administrative.

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